Déchaînement de la violence - Résolution de la crise

La réconciliation ne peut se faire, bien entendu, par le renoncement à l'objet du conflit par un des doubles, puisque Dick a eu l'intuition fondamentale qu'il n'en existait pas. Rappelons que, selon l'hypothèse girardienne, il n'y a pas de désir de l'objet mais désir de l'Autre désirant l'objet, et que la rivalité mimétique efface rapidement tout référence à un objet pour ne laisser face à face que des désirs mimétiquement antagoniques.

On peut penser que, écrivant en 1953 pour des pulps, Dick s'adressait à un public connaissant les causes de la rivalité antagonique entre Américains et Soviétiques et qu'il pouvait omettre ici d'en répéter les origines (l'objet). Cette hypothèse viendrait contredire la définition de la guerre donnée par l'auteur quelque mois plus tôt.

Elle obligerait surtout à trouver un contenu objectif à cette rivalité alors que nous savons que celle-ci n'était que de prestige ("C'est la rivalité qui engendre cette notion de prestige : elle n'a pas de réalité tangible et pourtant, le fait de rivaliser pour elle la fait paraître pour plus réelle que tout objet réel" in René Girard - Des choses cachées depuis la fondation du monde - 1978).

Quoiqu'il en soit, la situation décrite dans Second Variety ne possède, on l'a compris, aucune issue autre que la destruction totale de l'humanité. Ce qui est passionnant ici, c'est que Philip K. Dick, en poussant aussi loin la logique de la crise mimétique, montre que les antagonismes violents des doubles humains sont bien seuls au monde, une fois épuisées toutes les victimes sacrificielles qui auraient encore pu, par leur sacralisation, extérioriser encore une fois la violence humaine.

Dick nous dit, à la fin de The Defenders que seul le renoncement à la haine peut mettre fin à la violence interminable entre les hommes. Trois mois après, il nous décrit les effets de cette dernière lorsque l'homme n'a pas suivi ce conseil. Je crois qu'il y a une profonde logique d'articulation entre les deux nouvelles, outre la proximité de leur écriture et les points que nous avons déjà relevés. Les protagonistes sont identiques, la vie sur Terre est devenue impossible, les origines du conflit sont purement mimétiques. L'épuisement de la haine sauve les deux communautés de The Defenders ; l'épuisement des diffèrements violents condamne l'espèce humaine dans Second Variety.

La seule différence est que, dans The Defenders, il existe un tiers médiateur, qui est la communauté des robots chargée par les hommes des deux bords de se battre à leur place.

La nouvelle dit très clairement que la première chose faite par ces robots n'a pas été de combattre mais de se demander pourquoi se battre. Mais le lecteur doit conclure qu'il y a eu une étape préalable à cette réflexion : celle de la réconcilication des robots (après tout il y en a des américains et des soviétiques), qui ont nié les pseudo-différences de leur origine pour ne former qu'une seule communauté. C'est-à-dire qu'ils ont commencé leur Histoire par où ils demandent aux humains de terminer la leur [celle de leurs conflits interminables].

On peut à nouveau objecter qu'il y a là matière à miracle, car comment expliquer ce brusque détournement de leurs objectifs [détruire les robots adverses] pour lesquels étaient programmés les soldomates ?

Je pense que la disparition de l'homme à la surface de la Terre supprime tout modèle violent à imiter. Ce n'est pas la cas dans Second Variety, où hommes et androïdes cohabitent dans une violence et une haine de l'autre qui toujours tend à l'effacement des différences (ce qui explique aussi que les androïdes se retournent contre tout être vivant, y compris les modèles précédents). Ne verrais-je pas du mimétisme partout, aux fins de servir ma thèse, alors que Philip K. Dick n'en soufflerait mot ?.. Pourtant :
C'est-à-dire que la contagion mimétique de l'Amour entre les hommes se fera à la même vitesse que s'était faite la contagion mimétique de la haine. Il suffira de présenter aux "taupes aveugles et haineuses" le modèle d'une communauté d'anciens ennemis enfin réconciliés pour convertir le reste de l'humanité.