C'est une Ville ancienne, maintenant trop pressée, trop certaine, trop absente à elle-même pour jeter regard à la douleur des pauvres qui la hantent, dont les ghettos ne sont que meurtrissures à éventrer au plus tôt.

C'est une Ville oublieuse de ses métissages passés, de ses barricades, de ses trahisons... Sa seule mémoire est cet héritage de pierre, qu'il nous faut contourner pour ne plus nous heurter à ces touristes mornes, encombrants et vulgaires.

Cette Ville est un mensonge hostile. Nous n'échappons à sa puanteur, à sa saleté et n'atteignons ses rares refuges qu'à la nuit tombée ou sous couvert d'averses qui videraient ses rues.








Je suis né dans le cœur douloureux, populaire, bienveillant de cette Ville où, enfants, mon frère et moi pouvions encore nous agripper aux flancs brûlants de la Butte, sans être dérangés par le feulement empoisonné des voitures.

De rares chevaux continuaient de faire sonner le pavé de leurs lourds pas ferrés. La Ville vivait de mille et un métiers, de cris familiers, de chansons des rues, certainement aussi de misère et de crasse, mais elle vivait...


Pourtant, elle n'existait déjà plus qu'entre les pages de Sue ou d'Hugo. L'urbanisme de la "ligne droite" en avait fait un assemblage rigoureux de perspectives ouvertes sur des monuments vides de sens, prêtes à être dévorées, quelques décennies plus tard, par le monstre automobile.

Encore, dans les faubourgs et les anciens villages annexés, étions-nous épargnés. Le petit peuple survivait dans ses méandres urbains, héritier désarmé de l'esprit insurrectionnel quasi-permanent de la Ville depuis dix siècles, attendant sans le savoir l'exil dans les riantes banlieues mouroirs de la Vème République.

J'aimais cette Ville désinvolte brodée de terrains vagues, pleine de recoins lugubres, de courbes, d'arêtes défiant les vertus de l'alignement imbécile.

J'aimais cette Ville, parce que vibraient encore dans ses artères toute l'histoire de son peuple, la mémoire chancelante de ses colères, les traces des milliers d'enfances qui avaient précédé la mienne...




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