Le canyon du Fauteuil était l'endroit idéal pour une embuscade. Raclant le plancher, j'y engageais malgré tout mon cheval à bascule, guettant avec une impatience angoissée et ravie le moment où ce coyote de Chien-Jaune attaquerait. Quelque chose bougea sur les hauteurs du lit. J'eus à peine le temps de dégainer mon six-coups en plastique argenté. Chien-Jaune était déjà sur moi, couteau de caoutchouc entre les dents, me faisant rouler à terre...



... Nous avions du mal à retenir nos mustangs, de plus en plus nerveux. La colonne de cavaliers s'approchait, ainsi que le moment de l'attaque. Les plus jeunes avaient rangé leurs billes et leurs osselets et escaladé les flancs invisibles de la cour de récréation pour échapper à la bousculade. Le temps grisâtre était maintenant suspendu aux piétinements rageurs de nos montures et à l'imminence de l'affrontement.

Dans un hurlement, nous lançâmes notre attaque en plein milieu des cavaliers. Je fis faire une volte à mon cheval et galopais vers l'extrémité de la colonne, m'exposant ainsi au tir rapide des soldats. Mais être indien signifiait savoir mourir, dans une cabriole gracieuse et désarticulée qui ne laissait jamais intacts genoux et coudes. Savoir mourir...



Incapables de débusquer les guerriers réfugiés dans les reliefs immenses et abrupts du dinee'h ta, Kit Carson et ses scouts utes rénégats entreprirent une impitoyable politique de la terre brûlée. Détruisant récoltes, troupeaux et arbres fruitiers du Peuple, ils massacrèrent au passage les femmes, les enfants, les vieillards qu'ils rencontraient. L'agent orange, le napalm, les bombardements intensifs d'usines chimiques et le droit de veto au Conseil de Sécurité permirent d'affiner, au siècle suivant, cette très subtile stratégie militaire...

Lorsque les clans se furent rendus, leur déportation s'organisa. Pas de chemins de fer ici, seulement une marche de plusieurs centaines de kilomètres à travers des zones semi-désertiques où beaucoup moururent. Ceux qui survécurent se retrouvèrent parqués dans le prototype des camps d'extermination : Bosque Redondo.

Là, le blanc put mener à bien différentes expériences qui firent tant avancer la civilisation : guerre bactériologique (distribution de couvertures contaminées), famine et maladies organisées (la nourriture traditionnelle à base de maïs étant remplacée par des farines de blé que personne ne savait préparer), utilisation de nations rivales comme supplétifs.

Un cinquième du Dinee'h seulement regagna les Terres ancestrales. Il restait encore aux survivants à apprendre la perte totale de leur dignité, le saccage de Mère-Terre, l'alcoolisme et la récupération de leur culture par les marchands new-age. Avec la satisfaction du devoir accompli, la glorieuse cavalerie déplaça son champ d'action vers les grandes plaines, vers le Mékong, vers le triangle du Tigre et de l'Euphrate...



Comment avais-je pu chevaucher sur de tels charniers ?..




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