A l'âge de douze ans, en cet après-midi brûlant du joli mois de mai, je découvrais, enfin !, des raisons d'espérer en l'homme. Les yeux encore rougis par le goût savoureux et unique de ma première grenade lacrymogène (ah ! le vacarme de cette foule fuyant le brouillard bleuté et âcre qui recouvrait la rue Gay-Lussac, et vous Femmes rouges, toujours plus belles ! ), frissonnant de peur et de plaisir, je tombais devant ces mots, tracés en rouge sang sur le crépi grisâtre d'un mur :


 
 
 

Cinq ans plus tard et sur un autre mur, je complétais cette parole fragmentée et anonyme. Ce n'était pas de la poésie, c'était une brûlure qui me pressait vers l'essentiel :

    " Obéissez à vos porcs qui gouvernent. Je me soumets à mes dieux qui n'existent pas.

    Nous restons gens d'inclémence. "

C'est toujours ainsi que la parole de Char s'empare de moi : fragmentaire et fiévreuse.

Cette Parole en archipel se prête infiniment au jeu. Élégante et rebelle, amoureuse et violente, elle se blottit dans seulement quelques mots. J'aime lire Char en vagabond, sautant d'une île douce et lumineuse à un rocher sombre et hostile, composant à l'envie un labyrinthique et improbable chemin où laisser la poussière de mes traces.

Des détours de ce chemin monte toujours un étonnant mélange d'odeurs, dans lequel prédomine celle, âcre, d'une terre humide après l'orage. Le poème est parfois si proche des éléments qu'il n'est pas rare qu'il en soit transpercé, telle la résurgence terreuse de la Sorgue printanière.

Quelle que soit la sente empruntée, impossible d'échapper aux lumières successives, au rougeoiement translucide des Matinaux, à la clarté grise et sourde d'Hypnos, à la lame acérée et bleutée de l'éclair qui vit naître la poésie de Char.

Dans ce jeu d'ombres, un arbre, une source, un vent brutal qui soudain murmure, une nuit immense parcourue par Orion sont les témoins de cette divinité jamais acquise ou à jamais perdue...

Au centre l'Homme. A ses côtés, René Char, poète du passage, désigne le gué à la lueur de sa veille insoumise et fraternelle...



Pour Le Prisonnier de Georges de La Tour qui illustre cette page, cf. le fragment 178 des Feuillets d'Hypnos (Ed. Gallimard) (..."Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d'êtres humains.")




Cette page sur René Char fait partie d'un Autoportrait, lui-même partie d'un site plus vaste nommé AlphaBestiaire. Si vous êtes entrés directement, merci d'aller les visiter.