Cela avait plutôt bien commencé entre nous. Tu avais sauvé ce monde dix ans auparavant et tu faisais de ton mieux pour que je ne devienne pas un jour un vilain communiste.

Tu possédais la beauté et les jambes à n'en plus finir de Cyd, le fourreau noir ravageur de Rita, le sourire pectoral carnassier de Victor ou de Charlton, la crinière blonde de Richard ou de Kirk, la grâce aristocratique et féline de Fred, la légèreté de Gene.

C'est vrai que j'étais à tes côtés contre le méchant Santa Anna dans les décombres d'Alamo, même si dans la cour de l'école, nous préférions jossrandalliser plutôt que johnwayniser. Et puis, tu parlais toujours français, pas comme ces "sales boches" avec leurs aboiements à te faire froid dans le dos. Toi je te comprenais, c'était plus facile de t'aimer...


On m'avait dit que tu étais terre de liberté et d'espoir et je le croyais. Tu paraissais si jeune, si désirable et mon pays si vieux, si dépassé... Ton usine à rêves fonctionnait à plein régime. Dans tes rues larges et droites roulaient d'énormes Caddys, chromes dehors, pare-chocs dignes de la page centrale de Playboy. Dans mes rues étroites et sinueuses s'entassaient des timides 4 CV, des lourdes 203 ou des Simca Beaulieue qui tentaient vainement de t'imiter.

Tu avais Eliot Ness pour traquer les méchants, moi le commissaire Bourrel et ses cinq dernières minutes...Tes rockers avaient pour nom Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Eddy Cochran. Les miens s'appelaient Johnny Hallyday et Dick Rivers. Pathétique !

Pendant que je me tapais Mongénéral, Toi tu avais Jack, son sourire étincelant et son histoire préfabriquée, comme un conte de fées que toi seule semblait encore capable d'écrire. Jack, l'espoir du monde libre, "Ich bin ein Berliner", les larmes de ma famille quand Dallas est devenue autre chose qu'un point noir sur la grande carte de notre amour.





Un autre Jack, celui qui avait peuplé mon enfance des infinis glacés du Klondyke, me conta alors une histoire toute différente, tissée de misères et de mépris.

Chaplin, Hawthorne, Faulkner, Bierce, Dylan, et plus tard Brautigan, Constantine, Welch... tant de voix qui maintenant s'élevaient pour me dire. Dès lors, Kit Carson eut beau se laver les mains, elles restèrent rouges du sang des enfants du Dinee'h. Morte Hattie Carrol, morts les émeutiers de Watts pour la seule couleur de leur peau. Suppliciés Victor Jara et ses frères d'espoir, dans l'arrière-cour de ton jardin sud-américain...

Ce rêve mité s'était déjà effondré le jour où j'avais vu cette petite fille courir vers moi, sans que je puisse la prendre dans mes bras, sans que je puisse unir sa douleur à la mienne...

Amérique, lâche et laide...



Photos : Cyd Charisse dans Silk Stockings de Ruben Mamoulian - 1957

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